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Patrick Bruel, ou l'anatomie d'une impunité

Actualité 22 mai 2026

Il y a des affaires qui, au-delà des faits qu'elles révèlent, disent quelque chose de l'état d'une société. L'affaire Patrick Bruel en fait partie. Derrière le nom d'une star adulée depuis quarante ans, ce sont des dizaines de témoignages qui s'accumulent aujourd'hui, et avec eux la mise au jour d'une mécanique : celle d'un homme puissant, de victimes choisies pour leur vulnérabilité, et d'une justice qui, pendant trois décennies, a regardé ailleurs.

Lisons-les, ces témoignages. Lisons-les vraiment.

« Je suis toute seule, il est en peignoir. Il ferme la porte à clé. »

« La langue d'un homme de 33 ans dans la bouche d'une fille de 15 ans, c'était choquant. Il me dégoûtait. »

« Je me revois dans son lit, allongée sur le côté, en train de me faire sod**ser. Je ne suis pas dans mon corps. »*

« J'ouvre les yeux, il est en train de me remettre et de me reboutonner mon pantalon sur son lit, et il me dit : "Bon, allez, il est l'heure, je te ramène !" Je ne comprends pas ce qu'il m'arrive, je suis incapable de réagir. »

Esthéticiennes, masseuses, kinés, stagiaires, figurantes, bénévoles, hôtesses, assistantes, mannequins débutantes, adolescentes. Patrick Bruel est accusé d'avoir agressé des dizaines de femmes, et la liste des métiers concernés n'a rien d'un hasard.

L’agression pour asseoir son pouvoir 

« Patrick Bruel s'en prend à des femmes qui sont souvent subordonnées. Il s'est attaqué à moi parce que j'étais une débutante, pas connue. » C'est l'une des femmes qui parle, et tout est dit. Cette phrase, à elle seule, n'est pas le récit d'un incident : c'est la description d'une méthode.

Le décor, d'ailleurs, ne varie pas. Loges, chambres d'hôtel, cabines de massage, domiciles. Elle est seule, elle est là pour bosser, et c'est lui qui décide quand ça commence et quand ça finit. L'asymétrie n'est pas un détail du tableau : c'est l'outil. L'agression n'est pas un dérapage, un moment d'égarement ou une « zone grise » ; c'est un acte pensé et conscient par lequel il affirme son pouvoir.

Et ce pouvoir, il le revendique. « Mais tu es qui ? Personne ne te croira. Tu n'es rien. » Il l'a dit, aussi franchement que ça, à plusieurs de ses victimes. Il sait ce qu'il a fait, mais il a conscience que son statut lui permet tout. « Tu te souviens ? » c'est aussi ce qu'il aurait murmuré à Flavie Flament, au détour d'un couloir à TF1, des années après les faits qu'elle décrit. Il n'avait pas oublié. Et il voulait que sa victime non plus.

Certaines, depuis, ont fait carrière comme Flavie Flament qui est devenue une animatrice célèbre. Mais il aura fallu trente ans pour qu'elles arrivent à en parler, et surtout pour qu'elles soient prises au sérieux.

Trente ans de classements sans suite

Car ce que cette sombre affaire met au grand jour, c'est aussi et peut-être surtout l'inaction de la justice. Pendant des années, des femmes ont porté plainte. Pendant des années, ces plaintes ont été classées sans suite.

En 2019, cinq masseuses portent plainte. Le chanteur conteste tout. En décembre 2020 : classement sans suite, « pas d'éléments ». Une plainte pour tentative de viol est déposée en 2020 : elle aussi, classée. En 2021, une autre plainte est déposée ; classée en 2022. Encore.

Pendant que les plaignantes payaient, lui prospérait. Pour ses victimes : frais d'avocat, burn-out, démission, thérapie, harcèlement par les fans. Pour Patrick Bruel : concert des Enfoirés tous les ans, Fête de la musique sur France 2, relayeur de la flamme olympique, hommage à Manouchian au Panthéon, son hôtel-spa de luxe, sa série sur TF1, sa tournée des 35 ans. Le « coût social » de la parole, ce n'est pas une métaphore théorique pour colloque universitaire. Et c'est les victimes qui le paient.

Si plusieurs plaintes sont aujourd'hui rouvertes, c'est parce que des dizaines de nouveaux témoignages se sont accumulés. Mais soyons lucides : sans la notoriété aujourd'hui acquise par certaines de ses victimes, sans le bruit médiatique qu'elles ont, à force, réussi à imposer, Patrick Bruel profiterait toujours d'une pleine quiétude. C'est un révélateur d'impunité et un rappel brutal de ce que coûte le silence imposé aux femmes ordinaires, à celles qui n'ont pas de tribune pour se faire entendre.

Une mécanique de pouvoir et de classe

Voilà, donc, ce qu'on a en face de nous. Une justice qui classe vite. Des institutions qui chaperonnent au lieu de sanctionner. Des femmes choisies parce qu'elles ne peuvent pas répliquer. Et un homme qui, pendant trente ans, a continué.

Tirons-en les leçons politiques qui s'imposent. Les violences sexuelles ne sont pas une affaire de mœurs, ni une question de tempéraments individuels qu'on régulerait à coups de campagnes de sensibilisation. C'est une mécanique de pouvoir et de classe : ce sont des hommes puissants qui s'attaquent à des femmes précaires, dans des rapports de subordination professionnelle, en sachant que le système les protégera. Et tant qu'on ne le dit pas comme ça,  tant qu'on continue à traiter chaque affaire comme un cas isolé, un « dérapage » regrettable, une « époque » révolue on ne s'en sortira pas.

Aux femmes qui ont parlé, dans cette affaire comme dans toutes les autres : nous vous croyons. Et nous continuerons à nous battre, jusqu'à ce que la justice cesse de protéger les puissants.

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